Écrit par Frank Iodice
Traduit par Beatrice Bregoli Orts

Le quinze mai du 1891 un homme d’origine scandinave, installé rue de Foresta, dans l’ancien Palais du Couvent du port de Nice, devint fou. Il fut arrêté après avoir détruit deux murs maîtres et presque toutes les portes des dortoirs, aujourd’hui convertis en modernes studios pour les étudiantes d’une renommée école de commerce. Juste avant son exécution, en présence des membres du conseil médical et du curée de l’Eglise du Port, Gaston Twissokk raconta ce qui suit…

Elles étaient nombreuses, organisées comme une armée de poupées qui n’avait jamais vu un enfant, et chaque nuit elles sortaient des murs; elles étaient les plus malines que j’avais connues dans ma vie!
A l’époque j’étais chanteur de bistrot, je chantais et les gens se saoulaient, c’était merveilleux. J’habitais tout seul dans une petite maison, au long d’une ruelle méconnue, et quoiqu’elles fussent mes ennemies, elles étaient aussi ma seule compagnie. Chaque fois que je sortais, je leur laissais quelque chose à manger; parfois même à boire. Elles étaient mes petites amies. Je n’en avais jamais vue des pareilles auparavant, j’avais du mal à croire qu’elles pouvaient exister, et pourtant elles étaient là, à ma table, et elles me remerciaient pour ce que je leurs laissais à manger:

«Ce n’est pas grand-chose, les filles! Où l’on peut manger à deux, on peut aussi très bien manger à trois».
«Tu es gentil Gaston, tu es le propriétaire le plus gentil auxquels nous avons…»
«Tais-toi! Tu ne voudras pas lui dire ce que tu allais dire!»
«Elle allait me dire quoi?»
«Rien, c’est une bêtises».
«Attendez les filles; le dessert!»
«Non, merci Gaston; pour ce soir il y a le ramadan des filles, nous n’avons pas le droit de manger du dessert».
«Comme vous préférez. Je le laisse ici, je n’en veux plus».

Elles étaient blondes, mes petites amies, je ne pouvais pas les regarder dans les yeux parce que leurs yeux étaient minuscules, encore plus que ceux que tu peux voir du dernier étage de la Tour Eiffel ou d’un avion qui est en train de décoller. Mais elles m’étaient vraiment chères et je les aimais beaucoup. Quelquefois mes amies m’expliquaient comment elles étaient organisées, mais étant donné que je ne suis pas doué d’une bonne mémoire, j’ai finis par tout oublier.
Elles étaient vraiment nombreuses. Certaines aimaient l’eau et prenaient leur bain dans l’évier; où je leur laissais toujours le bouchon à disposition pour qu’elles puissent se rafraîchir dans leur piscine d’eau chaude quand elles avaient envie.
Un sujet qui me tenait très à cœur, était aussi de savoir où elles allaient se coucher. Elles dormaient très peu en vérité, elles avaient une vie tellement organisée, car elles travaillaient beaucoup, et elles n’avaient pas souvent le temps de dormir.

«Tu peux dormir à notre place!»
«Mais moi non plus je n’ai pas trop le temps de dormir; c’est pour ça que je suis là!»
«Tu veux toujours savoir où nous allons nous coucher?»
«Bien sûre!»

A ce moment j’étais en train de parler avec la reine des petites amies, la plus importante de l’entière armée. Elle était aussi très petite et avait beaucoup de jambes, elle les croisait comme une spécialiste; je la regardais, j’écoutais l’histoire d’un œil et la musique de son corps brillant de l’autre.

«Nous sommes arrivées ici avec la neige de l’hiver dernier; tu ne vivais pas encore au Port, tu étais encore à bord de ton navire. Nous détestons les navires car nous avons le mal de mer! Quand nous sommes arrivées, nous nous sommes vite rendu compte que cette maison était parfaite pour nous détendre un peu et décider comment organiser les activités de la saison prochaine.
Les fenêtres n’avaient pas de jointures, la porte non plus et le portail de la terrasse n’avaient aucune protection; alors nous nous sommes réunies sur les tuiles de ta fenêtre et nous nous sommes organisées: deux milles filles ont construit notre château, derrière les carreaux de la cuisine. Il y avait deux entrées latérales dans le placard et l’entrée principale était sous l’évier. Personne ne regarde jamais sous l’évier.  C’est pour ça que nous campons toujours là-bas avant que les logements soient prêts.
Les autres six milles se sont occupées des approvisionnements. Nous ne savions pas encore que tu nous aurais adoptées, voilà pourquoi nous nous sommes organisées afin de rassembler tout ce dont tu n’avais pas besoin. Tout ce qu’on pouvait conserver dans le réfrigérateur nous l’avons caché sous les casiers des œufs.  C’est un autre endroit où personne ne regarde jamais. Pour les expéditions dans le réfrigérateur, seulement une centaine parmi nous a la résistance et le physique adaptés. Au bout d’une semaine, pendant une promenade sur la toiture, nous t’avons aperçue pour la première fois. Quand une des notre voit un des votre, elle sait que ça pourrait être la fin. Nous étions cinq milles, en train de parcourir le mur derrière la gazinière en passant par les fissures. En effet les fissures des murs pouvaient être nos meilleurs amis. Mais tu nous as vues et tu as commencé à chanter; nous t’avons regardé un instant, juste le temps de comprendre que tu n’étais pas dangereux, et nous avons écouté ta chanson. Nous l’avons nommé La chanson des petites amies. Chaque fois que tu nous voyais, tu commençais à chanter comme un fou.
Et Bien, tu voulais savoir où se trouvent nos lits. Mais pourquoi es tu si curieux?»
«Parce que vous êtes mes amies et je veux savoir tout de vous! Voulez vous encore du pain aux céréales?»
«Non, merci Gaston, pour le moment ça va aller. Tu sais, le lit est le secret le plus important pour chaque une de nous. Peu importe si elle meure ou si elle vit longtemps, à condition qu’elle ne dise jamais, vraiment jamais, où son lit se trouve».
«Mais, pourquoi?»
«Parce que tout le monde a des secrets. Tous les gens importants et toutes les filles».
«Tu veux dire que vous êtes toutes des femmes!»
«Oui, exact, et ne nous regarde pas avec cette aire …»

J’aurais dû imaginer qu’elles étaient toutes des filles; maintenant je comprenais pourquoi j’avais été si gentil avec ces petites.
Le soir où j’ai parlé avec la reine, je réussis aussi à découvrir où elles dormaient. Et je vais vous expliquer maintenant comment j’y suis parvenu:

«Quand tu parles, tu me fais penser à une allumette qui tombe dans de l’eau gelée…»
«Tu es mignon Gaston, surtout parce que tu sais bien que nous adorons l’eau. Et Bien, tu sais aussi que nous sommes toutes des femmes».
«Oui, c’est toi qui me l’a dit».
«Et tu sais aussi que, si nous sommes toutes des femmes, il n’y pas d’hommes».
«Oui».
«Même pas un homme dans un rayon d’un kilomètre excepté toi».
«Oui, très juste».

C’était un soir; grâce à l’art de la simplicité, elles étaient toutes tombées à mes pieds. Ou en étais-je devenu esclave? Elles avaient toujours eu la mystérieuse habilité de vous amener  à faire un choix: c’était leur nature. Maintenant je devais quitter tout ce que j’avais pour découvrir où se trouvaient leurs lits. Alors je choisis de les suivre à la découverte de leur château à condition que je ne l’aurai jamais raconté à personne. Comment aurai-je pu? Elles étaient mes seules et uniques amies.
Nous passâmes à travers le mur entre la cuisine et la salle de bain; la reine m’indiqua comment se cacher entre les fissures; je l’admirais car j’avais toujours été dirigé par des femmes.
A l’entrée, il y avait un parfum enivrant de curiosité. J’étais une allumette qui tombait dans de l’eau gelée. La reine me sourit, je sentais qu’elle pouvait me comprendre malgré sa petite taille et sa fatigue. Il s’agissait d’un sentiment de véritable curiosité; elles n’avaient jamais vu un homme de si près. Après une vie passée parmi les briques à construire leur château, elles étaient un peu gênées; pourtant je pensais que la gêne était une sorte de bonheur. Je m’assis à leur table; de milliers de plats volaient au dessus ma tête. Je découvris les goûts des anciens plats épicés de l’Est; plus je mangeais et plus je me sentais proche d’elles.

La reine me posa sa main sur la cuisse et me demanda: «Pourquoi tu n’as pas d’autres amis à part nous Gaston?»
«Parce que je viens de la Scandinavie. Personne ne parle ma langue, et n’a aucune idée d’où se trouve la Scandinavie!»
«Mais oui, quelques part là-haut».
«Chut, silence!»
«T’as vue…»
«Mais pourquoi tu nous interromps chaque fois? Qui es tu enfin?»
«Je suis la dernière arrivée, tu ne me connais pas car j’ai travaillée dans le réfrigérateur pendant deux semaines».
«Comment tu t’appelles? Et le foulard que toutes les filles portent, où est-il?»
«Vraiment ? Vous le portez toutes?» Je m’imaginais déjà toutes les filles nues avec leur foulard autour du cou… Le cou était la partie de leur corps qui m’attirait le plus; il pouvait dire tout ce que les yeux ne peuvent pas. Il n’y a pas de cous menteurs.
«Oui Gaston, toutes les filles le portent. Sauf elle».

La reine se leva; tout à coup, la table se tut. Il eu cet assourdissant bruit qui précède un silence, quand elle dit: «Cette fille ne vient pas de l’Est comme nous toutes! Elle ne porte pas son foulard».
«Je l’ai perdu madame, c’était seulement un stupide foulard».
«Tu te trompes, celui-ci est le symbole de notre féminité; il est aussi important que les secrets».

Enfin, l’inconnue me regarda et se dirigea vers moi en me disant: «Je suis là pour toi Gaston!»
«Vraiment?»
«Je suis venue pour t’emmener. Ceci n’est pas ton Pays».
«Je viens de la Scandinavie. Je parie que tu ne sais même pas où se trouve mon Pays!»
«Mais oui je sais! La Scandinavie, aussi dit Péninsule scandinave, est composée de la Norvège, la Suède et la Finlande nord-occidentale. Mais ce n’est pas pour cela que je t’amènerai avec moi». J’étais congelé parce que ses mots semblaient arriver du réfrigérateur dans lequel elle avait passé ses deux dernières semaines. «Tu as détruit les murs des filles, tu les as tourmentées pendants des mois, en les piégeant chaque soir, pour découvrir où elles se couchaient, et les empoisonner. Comme si elles étaient des fourmis!»
«Fourmis?» demandai-je à l’inconnue.
«Fourmis?» demanda la reine.
«Fourmis!» répondit l’inconnue.
«Fourmis…» répondis-je à la reine.

Alors les filles changèrent leur curiosité en peur ; probablement la curiosité n’avait plus rien à voir avec le bonheur. Gaston Twissokk était destiné à la solitude, désormais j’en étais sûr.
Les arbres de la colline du Château regardaient les fenêtres du couvent; ils étaient froids. Les couloirs étaient froid aussi et sentaient le vin. Alors que l’inconnue m’amena avec elle, j’aperçus une larme sur le visage brillant de la reine, qui en caressant le foulard murmura quelque chose à sa main. Nous passâmes par l’entrée latérale, à travers le placard. A ma gauche coulait l’eau cristalline que j’avais laissée pour elles. Et à ma droite, une faible lueur me révéla enfin leur chambre… A l’intérieur, un magnétophone, récupéré pendant une de leurs dernières incursions nocturnes, chantait La chanson des petites amies.

(Écrit dans l’ancien bâtiment du couvent du port de Nice, en rue de Foresta, en 2010)

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